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Ce que procurait la physionotracie

Extrait du catalogue de René HENNEQUIN – Avocat, secrétaire de la société académique de l’Aube – “Avant les photographies, les portraits au physionotrace” paru à Troyes chez J.-L. PATON en 1932.

D’une courte séance de pose, chez le dessinateur, devant l’objectif du Physionotrace (usons de ce mot, bien que le mot “vivier”, autrement dit le viseur adapté à l’instrument ne renfermât aucun verre optique), trois choses revenaient ordinairement à l’amateur.
La première était son effigie en buste, à peu près grande comme nature, terminée à la main d’après le croquis fourni par le jeu de la machine : dessin plus ou moins poussé et soigné, auquel le modèle pouvait s’en tenir. A parler juste, cette image était ce qu’il convenait d’appeler son “portrait au physionotrace”.
Mais la personne e pouvait avoir aussi le désir de posséder plusieurs reproductions de ce portrait, et l’on est en droit de penser que si ce désir n’était pas manifesté spontanément à l’artiste, celui-ci s’employait à le faire naître.
Peu de jours après, le client recevait dans ce cas, en second lieu, une plaque de cuivre de quelques centimètres carrés sur laquelle une réduction de son portrait au crayon avait été gravée et, troisièmement, douze épreuves de cette image réduite, tirées de la planche dont il vient d’être parlé. Ces “portraits-cartes” gravés qui furent appelés par extension des “portraits au physionotrace” et que l’on dénomme ainsi de nos jours, ne sont, à dire vrai, que des exemplaires de la traduction en gravure d’un plus grand portrait au crayon esquissé au physionotrace. Cette dernière image peut ne plus se retrouver; elle peut avoir été égarée ou détruite, elle n’en a pas moins toujours existé à l’origine. Les “portraits au physionotrace” gravés ne sont jamais des ouvrages initiaux.
Grand dessin unique, petite planche de cuivre unique aussi, douzaine d’estampes, telles étaient les trois fournitures que comportaient une commande ordinaire.
Conservé soigneusement à l’abri des chocs et de l’humidité, le “cuivre” – ce négatif, notamment quant à la légende qui s’y trouvait inscrite à contre-sens, pour donner au tirage une écriture normale sur l’image retournée – le “cuivre”, disions-nous, devait permettre au détenteur de cette plaque métallique d’obtenir par la suite autant de nouvelles petites estampes semblables aux douze première, qu’il en aurait désiré.
Actuellement, lorsque l’on possède une planche pour cartes de visite en gravure et que l’on veut se procurer cent ou deux cents de ces cartes d’avance à nouveau, il suffit de porter cette planche soit chez le graveur-imprimeur qui l’a fournie, soit n’importe où chez l’un de ses confrères : on est ainsi rapidement servi sans autre formalité qu’un ordre d’exécution à donner.
De même en était-il jadis pour les planches de portraits au physionotrace, dont on pouvait tirer jusqu’à 2.000 exemplaires de ceux-ci, au dire des prospectus ; c’était évidemment bien plus qu’il n’en fallait même pour de larges besoins, peu d’amateurs ayant eu, à l’exemple d’un bibliophile bourguignon (M. de la Troche), l’idée originale d’utiliser comme ex-libris le portrait gravé pour eux par Chrétien ou par Quenedey. Certains “cuivre” peu fatigués et bien entretenus procurent encore de nos jours d’excellentes épreuves. On peut en voir de telles au nombre d’une dizaine à la Bibliothèque nationale dans l’album de l’œuvre de Chrétien ; elles furent donnés par un amateur éclairé, avec les planches dont elles provenaient, parmi lesquelles se trouvait celle du médaillon de “l’inventeur du Physionotrace” ; le Musée Carnavalet possède aussi des exemplaires semblables.
Du vivant de la personne représentée, à sa demande, ou bien après sa mort, au désir de quelqu’un de ses proches, des inscriptions supplémentaires : nom de cette personne, âge auquel elle fit exécuter le portrait, fonctions qu’elle remplissait alors ou qu’elle occupa plus tard, petits vers de dédicace ou de memento, etc., pouvaient être gravés après coup sur le cuivre originaire, avec la même facilité qu’on ajoute maintenant une mention d’adresse sur une planche usagée pour cartes de visite.
Cette fourniture d’épreuves multiples et multipliables au gré du modèle ou de sa famille, d’un portrait de petites dimensions, dont les reproductions identiques servaient à consacrer et à répandre des souvenirs d’affections intimes, fut, non moins que la garantie d’exactitude, l’un des facteurs principaux du succès de la physionotracie : succès que celui de la photographie a seul dépassé, depuis que celle-ci est venue prendre dans le genre du portrait l’ancienne place de celle-là.

Une question que les possesseurs d’estampes de physionotraces se posent ou formulent assez souvent, est la suivante : ces portraits étaient-ils vraiment ressemblants ?Il faut le croire, à en juger par la faveur publique dont ils jouirent pendant longtemps. Le fait est d’ailleurs affirmé par certains contemporains ; témoin la note suivante, paru en l’an VIII dans le rarissime tome III du Dictionnaire néologique du Cousin Jacques (Beffroy de Reigny) : “CHRÉTIEN, peiuntre ou plutôt dessinateur, qui s’est fait une réputation comme Physionotrace (lisez : comme portraitiste au physionotrace) ; c’est de lui que viennent tous ces profils gravés, dont la ressemblance est frappante ; la modicité du prix leur a donné une très grande vogue”. Nous ne savons ce qu’eût dit des ouvrages de QUENEDEY le Cousin Jacques, l’édition de son Dictionnaire ayant été arrêté par la police aux premiers articles de la lettre C ; son opinion aurait sans doute été la même. Au surplus, voici, de l’époque du lancement du procédé (fin 1788), un prospectus de ce dernier artiste contenant des passages assez curieux sur le souci – un peu ombrageux – qu’il prenait d’une parfaite ressemblance de ses portraits ; d’autres développements éclaireront les explications qui précèdent ; la pièce entière complètera les documents publiés dans notre étude précédemment citée. Le prospectus en question est celui-ci :
AVIS AUX AMATEURS – Le sieur QUENEDEY en s’annonçant pour faire des portraits avec le Physionotrace de M. CHRETIEN, s’est entièrement adonné à un genre afin de la perfectionner, autant qu’il lui sera possible. Il ne peut donc blâmer des rivaux à qui il voit tenter différentes routes qui peuvent être analogues à leurs talents ; il croit même devoir les remercier : car leur empressement à se servir du mot Physionotrace, a prouvé plus qu’il n’aurait dû l’attendre, les succès de cet instrument entre ses mains. Mais ils font abus de ce mot en le donnant à toutes sortes d’instruments. Pour mettre fin aux méprises que cela pourrait causer, et leur prouver qu’on peut les soupçonner de mauvaise foi, il les invite à lire la lettre de M. Chrétien dans le Journal de Paris du 27 novembre 1788, dans laquelle il établit les propriétés de sa découverte, et où il dit qu’il a adopté le mot neuf et bizarre de Physionotrace, afin que l’on pût distinguer de tous ceux qui paraissent avoir les mêmes avantages, l’instrument qu’il a confié uniquement au Sieur Quenedey, et dans sa perfection (a). La concurrence, qui lui a donné de l’émulation, l’ayant porté à mettre plus d’effet dans ses dessins, a rendu ses opérations plus longues, plus difficiles, augmenté ses frais de gravure, et pris sur le temps qu’il employait à faire plus de portraits. Conséquemment, il se trouve obligé d’augmenter ses prix, qui seront maintenant de 12 livres pour le dessin en grand, fait d’après nature, avec le Physionotrace. Le même dessin réduit en petit et gravé sur cuivre, 12 épreuves et la planche 36 livres (b).
Afin de conserver et de mériter même davantage le suffrage du Public, il sera le premier à solliciter pour recommencer les traits qui pourraient pécher par de mauvaises attitudes, ou qui pourrait manquer à la ressemblance par la faute des personnes qui n’aurait point assez conservé d’immobilité pendant les cinq minutes qui sont nécessaires pour prendre le trait au Physionotrace, et il s’engage à faire les petits changements que l’on pourra demander après que l’on aura emporté le portrait pour le faire juger scrupuleusement, de même qu’à le reprendre et à en rendre l’argot lorsqu’il ne croira pas nécessaire d’y ajouter les changements que l’on désire.
Pour éviter aussi toute contestation à l’égard des planches gravées, dont l’exactitude est immanquable, par des moyens mécaniques et des procédés qui ne sont qu’à lui, aucune ne sera entreprise que lorsque l’on aura été parfaitement content du dessin, et il veillera à ce qu’elles soient rendues avec une précision qui ne laisse rien à désirer.
Comme il serait possible de faire tourner tant de soins et d’engagements à son désavantage, et qu’il lui est impossible de tenir un compte ouvert, il espère que les personnes honnêtes qui verront son enrichissement avec indulgence lui pardonneront d’annoncer que le dessin et les gravures ne seront plus délivrés qu’en payant, et que, dans les cas difficiles où il sentira que ses ouvrages ne peuvent nuire à sa réputation, il les exposera à la vue du Public, dont le jugement infaillible pourra aussi tourner contre lui quand il l’aura mérité. Les planches qui n’auront pas été retirées dans le courant du mois, seront exposées de même.

Le prix des billets sera toujours de 6 livres à compte sur le portrait, et l’on trouvera chez lui un Peintre en miniature qui les coloriera sur papier, ou les peindra sur vélin ou sur ivoire.
Les billets se trouvent toujours au Palais-Royal, sous la première arcade à droite en entrant par la Cour des Princes, chez M. Bevalet, Marchand Bijoutier, n°180, où on trouve aussi des cadres pour ces petits portraits.

(a) Tout ce début se rapporte à une lettre du “dessinateur-physionomiste” Gonord, qui se posait en concurrent.
(b) C’est de lui-même que Quenedey parle dans les phrases ambiguës qui précèdent et dans les alinéas qui vont suivre. Dans le membre de phrase faisant allusion à l’augmentation “de ses frais de gravure”, entendez ceux qu’il devait payer à Chrétien, car, personnellement, Quenedey ne commença à graver pour la clientèle que sept ou huit mois après l’envoi du prospectus ici rapporté.

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